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Un Afghan à la conquête de l’Occident – Interview par Jacques Secretan

’publié dans le journal LA LIBERTE, Fribourg, le 15 septembre 2007

 

Article de Jacques Secretan dans La Liberté  paru le 15 septembre 2007

Un Afghan à la conquête de l’Occident

interview : Jacques Secretan

(texte et photos)

A 77 ans, Fateh Emam est heureux comme un enfant. De voir son premier livre, édité à Paris, débarquer à Lausanne et en Suisse romande, son pays d’adoption. Ce bonheur est celui de l’enfant qu’est resté Karim, son alter ego dans “Au delà des mers salées”. Le récit de cet Afghan à la conquête du monde, en quête d’Occident, effeuille les trente-trois premières années de la vie de l’écrivain.

Constellée de sensations et d’émotions, la mémoire de Fateh Emam ne s’encombre pas de chiffres. A quatorze ou quinze ans, emmené par le chauffeur de la famille, le petit Agha de Kaboul découvre l’Inde en voiture, puis en train. Première passion amoureuse. “L’Europe était en guerre, mais pour nous l’Occident conservait son aura de splendeur”, se rappelle-t-il. Il parle pour lui-même et ses camarades du lycée français de Kaboul. Vers vingt ans, le jeune homme reprend la route, pour Téhéran cette fois. Puis ce sera le premier survol des mers salées, jusqu’à Paris et la découverte d’une misère étrange, que le grand Agha, son père en exil doré à New York, lui avait tue.

— Cette traversée vers le Nouveau Monde, c’était un rêve ?

Un tournant dans ma vie. En France, j’avais vu le château d’If et la Côte d’Azur, rêves d’enfance. J’avais aussi admiré l’ingéniosité de l’Occidental, récupérant les mégots dans les rues, au bout d’un bâton muni d’un clou. Sur le “Liberté”, je partageais la table de Ray Sugar Robinson, le champion du monde de boxe. J’étais grisé, à la perspective de découvrir mon troisième continent. J’en oubliais la pénurie dans laquelle je m’étais moi-même fourré, les mois précédents à Paris, pour avoir claqué tout l’argent de ma bourse en quelques mois.

Ce n’est toutefois pas dans le port de New York, où j’étais attendu, que j’ai débarqué, mais à Ellis Island, l’île où s’effectuait le tri des candidats à l’immigration. En plein maccartisme, mon teint basané m’a valu de passer trois jours derrière des barreaux, au milieu de gens en attente d’un feu vert ou d’un renvoi. Jusqu’à ce qu’un juge me déclare, cérémonieusement : “Non coupable.”

Cinquante ans plus tard, en décembre 2002, j’ai retraversé l’Atlantique sur un paquebot, à destination de New York. Les impressions ressenties à bord, les notes rédigées avec la complicité amicale d’une femme de quarante ans, déjà auteur de deux best-sellers, m’ont aidé à reprendre une fois encore l’aventure de Karim, dont j’avais commencé la rédaction des années auparavant dans un châlet du Val d’Hérens.

— Votre premier livre à 77 ans, c’est un peu Tintin à l’envers !

J’ai commencé ma vie à l’envers. A douze ans, mon professeur de français disait que je déambulais comme un vieux philosophe, dans la cour de récréation. Cet homme, je le tenais en admiration parce qu’il était français, tout comme son épouse. Karim exprime exactement cela, dans mon livre. A plus de septante ans, à la dernière étape d’une vie mouvementée, avec ce livre, je m’émerveille d’entamer une nouvelle vie !

— Le conflit afghan, comment l’avez-vous vécu ?

Quel conflit ? L’arrivée des Russes ? Hélas, c’était dans l’ordre des choses, vu la situation géopolitique de mon pays. Toute mon enfance, au lycée, je n’ai entendu qu’une litanie : on rase tout (sous-entendu la monarchie et ses privilèges) et on repart à zéro, ou alors l’Union soviétique viendra. Pour le peuple, ça a été l’horreur absolue. Mais ça a continué avec les Talibans. Et ça continue aujourd’hui avec les Américains : des bombes sur ces villages qui n’ont rien, déjà en ruines…

Mais je n’aime pas voir les Etats-Unis réduits à cette seule face d’ombre. En 2003 je crois, j’ai voulu retourner à Harlem, voir ce qu’étaient devenus les bars à jazz que j’avais connus à vingt-trois ans avec le chauffeur noir de mon père. A l’entrée du quartier, deux femmes policiers de New York, noires, m’ont dit que c’était dangereux, mais lorsque j’ai évoqué la ségrégation des années cinquante, telle que je la décris dans mon livre, l’une d’elles, qui avait congé le lendemain, s’est offert de m’accompagner.

— Vous êtes devenu un Afghan occidental ?

(Sourire.) Sans doute, à l’usure. Mais ça n’est pas allé de soi. En 1963, après avoir subi deux ans de purgatoire à l’ambassade afghane de Moscou, j’ai fui l’URSS pour regagner Lausanne, où j’avais obtenu ma licence en sciences politiques. Quelques mois plus tard,  je me suis retrouvé en face d’un fonctionnaire de police qui m’a dit, le sourcil froncé: Votre nom pose problème. Un ordre d’expulsion s’en est suivi, sanctionné d’une lettre R sur mon permis de séjour. Je l’ai cru définitif. J’ai eu très peur… Plus tard, j’aurai droit à un passeport suisse. Mais ça, c’est pour un autre livre.

(fin)

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Vernissage du livre « Au-delà des mers salées… »

8 septembre 2007 Vernissage lors d’un cocktail privé avec une lecture musicale mise en scène par Sima Dakkus avec Michel Demierre (lecture) et Gilles Schwab dans les salons de l’Hôtel de la Paix, Lausanne.

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