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Tunisie – Expression – Lu pour vous par Yvonne Bercher

9 janvier 2009 Notes de lecture sur « Au-delà des mers salées… » par Yvonne Bercher, docteur en droit, Genève qui étudie la langue et la culture du Moyen-Orient depuis plusieurs années, dans le magazine tunisien d’information générale L’Expression.

Lu pour vous

Au-delà des mers salées… un désir de liberté

L’ouvrage de Fateh Emam retrace des décennies d’expérience et d’observation critique. L’auteur, un rebelle tout en douceur, après une vie d’exils variés, choisira pour terre d’élection la Suisse. Sans se briser le cou, il réussira à s’extraire de l’ordre écrasant de l’Orient. Et il parviendra, à force d’une douce ténacité, à trouver sa place en Occident. Des chambres d’hôtel, il en a vu… des moments de solitude, il en a dégusté…

Maniant un humour souvent corrosif, tout sauf sectaire, Fateh Emam nous donne envie de le suivre. Largement autobiographique, son récit chemine, dans une langue alerte, riche, pleine de vie, de senteurs et de couleurs. Cette longue histoire, rythmée comme une ballade, nous livre des détails passionnants sur plusieurs pays. Elle renseigne notamment le lecteur sur l’Afghanistan des années 30, un univers dans lequel poussent quelques soixante-quatre sortes de raisins !

Un pays retiré du monde

Ainsi, Karim, le héros du livre, grandit dans une contrée isolée du monde, et même dépourvue de chemin de fer.  Les premiers balbutiements d’une modernisation tardive sont laborieux. Dans le Kaboul de l’enfance de Karim, les rues n’ont pas de nom et les maisons pas de numéros. Les registres d’état civil, eux-aussi, font défaut. « On était fils de l’intendant du roi, frère du gendarme-chef, cousin du notable du coin. » Dans les écoles coraniques de l’époque, fleurissent toutes sortes d’abus, que personne n’aurait idée de sanctionner. Quant aux infrastructures de soin, n’en parlons pas…

Issu d’une famille de commerçants aisés, Karim s’initie très tôt à la langue de Voltaire, dont il a du reste intégré la lucidité. Au travers de ses études, il accède à un milieu cultivé, au courant de réalités inimaginables dans cette contrée, retranchée derrière ses montagnes. Ainsi, le pilote américain d’un avion dernier cri, confortablement assis, a provoqué, « du haut du ciel de l’empire du Soleil-Levant » au lâcher de bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki.

L’Inde, une première ouverture

Tout jeune, Karim est envoyé au chevet d’un proche parent, malade, à Lahore, qui bénéficie de cliniques modernes administrées par les Anglais. Curieux de tout, il a soif d’aventure et c’est en conquérant et non en exilé qu’il aborde ce voyage. Karim rêve de grandes villes, de salles de cinéma, d’ascenseurs… Encore faut-il s’armer de patience pour obtenir une autorisation de sortir du pays, puis un passeport.

En découvrant « l’Hindoustan », Karim est bouleversé par la ségrégation colonialiste, qui place par principe l’Anglais le plus ignare, le plus grossier, au dessous de l’hindou le plus civilisé, le plus érudit.

Avec humour et raffinement, le narrateur réalise les décalages culturels présents notamment dans les rapports entre les sexes. « On n’aime pas dans les faubourgs de Calcutta comme on aime dans les vertes prairies d’Irlande couvertes de fougères et de lavande. » En Orient, la pudeur obsessionnelle qui obère les rapports homme – femme les rend rudes, sommaires, utilitaires. On ne courtise pas une femme. « On ne la prépare pas pour le lit d’adultère les yeux dans les yeux, flirtant devant la flamme d’une bougie allumée uniquement pour le plaisir, armé d’une bouteille de vin doux pour chasser les inhibitions. »

Lors d’un bref retour à sa terre natale, qui débouchera sur son envoi à la Sorbonne, Karim retrouve un entourage qui ne le reconnaît plus. La métamorphose a commencé son œuvre. Mais déjà le jeune conquérant regarde vers la liberté, vers la France. Au-delà des mers salées… Un désir de liberté. Dans l’imaginaire populaire afghan, l’océan, la mer, représentent l’inaccessible. Le traverser relève d’un héroïsme mystique, en l’espèce inspiré par cette soif de liberté qui constituera à la fois le moteur et le talisman du jeune homme.

La France

Un départ vécu comme un arrachement, une douleur physique accentuée par le chagrin de sa mère, annonce le plus grand chamboulement de la vie de Karim qui, titulaire d’une bourse, va étudier le droit en France. Le voyage dure une éternité. En Iran, Karim constate l’irruption d’une modernisation technique, pièce rapportée sur des mentalités ancestrales qui elles, n’ont pas évolué. La mortification de chiites, qui se tailladent à l’occasion de la fête de Muharram, lui laisse une impression pénible. En avion, il enjambe des continents, comme dans un rêve, et arrive finalement, un matin de juillet, dans un Paris qui ne sent pas le parfum « Soir de Paris » mais l’eau de javel. Dans la capitale de la France, Karim s’attendait à trouver de ravissantes créatures, un brin coquines, mais pas de clochards, ni de passants renfrognés et pressés. Une femme de chambre qui lui parle de la Révolution, des bals de guinguette, des cours plus ou moins ennuyeux, l’acclimatation de Karim s’opère cahin-caha. Effaré, il récolte des récits de la dernière guerre. Alors qu’il commence à trouver ses repaires en terre française, Karim reçoit un message de son père lui demandant de venir le rejoindre aux Etats-Unis, pays dont il ne sait pratiquement rien.

Intermède américain, et autres déplacements

Dans les années 50, Karim découvre l’Amérique en même temps que son père mais l’alchimie du rapprochement espéré ne se produit pas. American Way of Life, modernité, artères rectilignes et sans fin de New-York et déjà, à l’époque, dans les années 50, des cortèges d’obèses qui le sidèrent.

Un peu sur un coup de tête, Karim quitte ce pays pour ce qui deviendra après force tribulations sa terre d’élection, l’Eden helvétique, présenté par une légende népalaise comme une lubie inspirée du créateur.

Après un nouvel intermède parisien, où il tombe malade, Karim revient en Suisse où il découvre le charme de Lausanne sous la neige, ville « propre en ordre » où tout lui semble baigner dans une harmonie paradisiaque. Bémol au bonheur, le contact avec une police des étrangers ouvertement xénophobe, brandissant sans complexe les pires clichés de la guerre froide. A l’époque, les travailleurs étrangers, italiens et espagnols, étaient désinfectés au DDT…

Lien vers le site d’Yvonne Bercher, avocate et écrivaine, Genève http;//www.yovonnebercher.org

Un retour à sa ville natale, dont certains quartiers ont été rasés, se transforme en piège. Bloqué dans un lieu avec lequel ses attaches se sont disloquées, Karim se voit confier une activité diplomatique qui ne correspond pas à ses ambitions ; un couvercle sur la tête, il subsiste comme il peut, dans l’attente de la première occasion qui lui permettra de prendre le large. Au département du protocole, après un passage punitif aux archives, Karim se sent transformé en larbin de la monarchie.

Dans les années 60, enfin, il est envoyé « chez les bolchéviques mangeurs de petits enfants. »

L’allure et le comportement de cet oriental perdu dans un Moscou glacé, mené à la basguette par le dogme communiste, détonnent complètement et donnent lieu à une série d’incidents. Soudain, l’état de santé de Karim se dégrade, suite à une série de mystérieuses piqûres. C’est ainsi que notre éternel migrateur obtiendra l’autorisation de se rendre en Suisse, consulter un médecin.

C’est avec une réelle jubilation que Karim retrouve Lausanne, dans laquelle il sent souffler un irrésistible vent de liberté. « Dans le paradis matériel de la Suisse laïque, même les rues semblaient avoir une âme. Et parce que les démocraties à l’occidentale ont placé l’homme au milieu du village – on a fait des révolutions pour ça – le citoyen armé de son seul libre arbitre pouvait changer de sexe, teindre ses cheveux en vert, mettre en doute l’existence de Dieu le Père. »

Après avoir humblement et patiemment travaillé à l’ONU, en vue d’un poste qui corresponde à ses attentes, Karim voit le rêve de sa propre réalisation personnelle fracassé. Le Royaume d’Afghanistan s’oppose à son activité à l’ONU, qui prévoyait de l’envoyer en mission. Un fils de consul lui passe devant, et l’enlisement se poursuit.

Finalement, après une enquête burlesque menée par la police de sûreté vaudoise, qui présente comme preuve de son caractère peu recommandable son « instabilité avérée », Karim se voit refuser le renouvellement de son permis de séjour en Helvétie. En pleine guerre froide, son séjour en URSS donne prise à l’anticommunisme viscéral et triomphant du fonctionnaire, qui brandira l’argument de la « surpopulation étrangère », faute de raison plus sérieuse, pour refuser à Karim le permis qu’il sollicite.

Epilogue…

Aujourd’hui, presque octogénaire, celui qu’un journaliste local présente comme « le plus lausannois des Afghans » nous livre ses mémoires et la somptueuse philosophie d’ouverture qui les a inspirées. Le diplomate – poète aux grands yeux noirs, en amande, suite à un recours, a gagné la partie et tient paisiblement salon à l’Hôtel de la Paix, fleuron très chic de la capitale vaudoise. En toute liberté, il affirme ses diverses appartenances, qui jamais n’aboutissent à la négation d’autrui.

La première richesse de notre pays, bien avant ses montres, son chocolat, et la proverbiale ardeur à la besogne de ses habitants, c’est ces milliers de Karim, à l’identité complexe, qui en font un écrin de la variété culturelle.

Et pour clore, je citerai Amin Maalouf, dans sa conclusion des Identités meurtrières (Grasset, Paris 1998) : « Chacun d’entre nous devrait être encouragé à assumer sa propre diversité, à concevoir son identité comme étant la somme de ses diverses appartenances, au lieu de la confondre avec une seule, érigée en appartenance suprême, et en instrument d’exclusion, parfois en instrument de guerre. (…) De la même manière, les sociétés devraient assumer, elles aussi, les appartenances multiples qui ont forgé leurs identités à travers l’Histoire, et qui la cisèlent encore… »

Yvonne BERCHER

Dr en droit.

Genève, le 28 décembre 2008.

 

Au-delà des mers salées… un désir de liberté. Récit.

Fateh Emam. L’Harmattan, Graveurs de mémoire, Paris 2007, 396 p.

www.fateh-emam.com

Lien vers le site d’Yvonne Bercher, avocate et écrivaine, Genève:

Lu pour vous

Au-delà des mers salées… un désir de liberté

L’ouvrage de Fateh Emam retrace des décennies d’expérience et d’observation critique. L’auteur, un rebelle tout en douceur, après une vie d’exils variés, choisira pour terre d’élection la Suisse. Sans se briser le cou, il réussira à s’extraire de l’ordre écrasant de l’Orient. Et il parviendra, à force d’une douce ténacité, à trouver sa place en Occident. Des chambres d’hôtel, il en a vu… des moments de solitude, il en a dégusté…

Maniant un humour souvent corrosif, tout sauf sectaire, Fateh Emam nous donne envie de le suivre. Largement autobiographique, son récit chemine, dans une langue alerte, riche, pleine de vie, de senteurs et de couleurs. Cette longue histoire, rythmée comme une ballade, nous livre des détails passionnants sur plusieurs pays. Elle renseigne notamment le lecteur sur l’Afghanistan des années 30, un univers dans lequel poussent quelques soixante-quatre sortes de raisins !

Un pays retiré du monde

Ainsi, Karim, le héros du livre, grandit dans une contrée isolée du monde, et même dépourvue de chemin de fer.  Les premiers balbutiements d’une modernisation tardive sont laborieux. Dans le Kaboul de l’enfance de Karim, les rues n’ont pas de nom et les maisons pas de numéros. Les registres d’état civil, eux-aussi, font défaut. « On était fils de l’intendant du roi, frère du gendarme-chef, cousin du notable du coin. » Dans les écoles coraniques de l’époque, fleurissent toutes sortes d’abus, que personne n’aurait idée de sanctionner. Quant aux infrastructures de soin, n’en parlons pas…

Issu d’une famille de commerçants aisés, Karim s’initie très tôt à la langue de Voltaire, dont il a du reste intégré la lucidité. Au travers de ses études, il accède à un milieu cultivé, au courant de réalités inimaginables dans cette contrée, retranchée derrière ses montagnes. Ainsi, le pilote américain d’un avion dernier cri, confortablement assis, a provoqué, « du haut du ciel de l’empire du Soleil-Levant » au lâcher de bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki.

L’Inde, une première ouverture

Tout jeune, Karim est envoyé au chevet d’un proche parent, malade, à Lahore, qui bénéficie de cliniques modernes administrées par les Anglais. Curieux de tout, il a soif d’aventure et c’est en conquérant et non en exilé qu’il aborde ce voyage. Karim rêve de grandes villes, de salles de cinéma, d’ascenseurs… Encore faut-il s’armer de patience pour obtenir une autorisation de sortir du pays, puis un passeport.

En découvrant « l’Hindoustan », Karim est bouleversé par la ségrégation colonialiste, qui place par principe l’Anglais le plus ignare, le plus grossier, au dessous de l’hindou le plus civilisé, le plus érudit.

Avec humour et raffinement, le narrateur réalise les décalages culturels présents notamment dans les rapports entre les sexes. « On n’aime pas dans les faubourgs de Calcutta comme on aime dans les vertes prairies d’Irlande couvertes de fougères et de lavande. » En Orient, la pudeur obsessionnelle qui obère les rapports homme – femme les rend rudes, sommaires, utilitaires. On ne courtise pas une femme. « On ne la prépare pas pour le lit d’adultère les yeux dans les yeux, flirtant devant la flamme d’une bougie allumée uniquement pour le plaisir, armé d’une bouteille de vin doux pour chasser les inhibitions. »

Lors d’un bref retour à sa terre natale, qui débouchera sur son envoi à la Sorbonne, Karim retrouve un entourage qui ne le reconnaît plus. La métamorphose a commencé son œuvre. Mais déjà le jeune conquérant regarde vers la liberté, vers la France. Au-delà des mers salées… Un désir de liberté. Dans l’imaginaire populaire afghan, l’océan, la mer, représentent l’inaccessible. Le traverser relève d’un héroïsme mystique, en l’espèce inspiré par cette soif de liberté qui constituera à la fois le moteur et le talisman du jeune homme.

La France

Un départ vécu comme un arrachement, une douleur physique accentuée par le chagrin de sa mère, annonce le plus grand chamboulement de la vie de Karim qui, titulaire d’une bourse, va étudier le droit en France. Le voyage dure une éternité. En Iran, Karim constate l’irruption d’une modernisation technique, pièce rapportée sur des mentalités ancestrales qui elles, n’ont pas évolué. La mortification de chiites, qui se tailladent à l’occasion de la fête de Muharram, lui laisse une impression pénible. En avion, il enjambe des continents, comme dans un rêve, et arrive finalement, un matin de juillet, dans un Paris qui ne sent pas le parfum « Soir de Paris » mais l’eau de javel. Dans la capitale de la France, Karim s’attendait à trouver de ravissantes créatures, un brin coquines, mais pas de clochards, ni de passants renfrognés et pressés. Une femme de chambre qui lui parle de la Révolution, des bals de guinguette, des cours plus ou moins ennuyeux, l’acclimatation de Karim s’opère cahin-caha. Effaré, il récolte des récits de la dernière guerre. Alors qu’il commence à trouver ses repaires en terre française, Karim reçoit un message de son père lui demandant de venir le rejoindre aux Etats-Unis, pays dont il ne sait pratiquement rien.

Intermède américain, et autres déplacements

Dans les années 50, Karim découvre l’Amérique en même temps que son père mais l’alchimie du rapprochement espéré ne se produit pas. American Way of Life, modernité, artères rectilignes et sans fin de New-York et déjà, à l’époque, dans les années 50, des cortèges d’obèses qui le sidèrent.

Un peu sur un coup de tête, Karim quitte ce pays pour ce qui deviendra après force tribulations sa terre d’élection, l’Eden helvétique, présenté par une légende népalaise comme une lubie inspirée du créateur.

Après un nouvel intermède parisien, où il tombe malade, Karim revient en Suisse où il découvre le charme de Lausanne sous la neige, ville « propre en ordre » où tout lui semble baigner dans une harmonie paradisiaque. Bémol au bonheur, le contact avec une police des étrangers ouvertement xénophobe, brandissant sans complexe les pires clichés de la guerre froide. A l’époque, les travailleurs étrangers, italiens et espagnols, étaient désinfectés au DDT…

Un retour à sa ville natale, dont certains quartiers ont été rasés, se transforme en piège. Bloqué dans un lieu avec lequel ses attaches se sont disloquées, Karim se voit confier une activité diplomatique qui ne correspond pas à ses ambitions ; un couvercle sur la tête, il subsiste comme il peut, dans l’attente de la première occasion qui lui permettra de prendre le large. Au département du protocole, après un passage punitif aux archives, Karim se sent transformé en larbin de la monarchie.

Dans les années 60, enfin, il est envoyé « chez les bolchéviques mangeurs de petits enfants. »

L’allure et le comportement de cet oriental perdu dans un Moscou glacé, mené à la basguette par le dogme communiste, détonnent complètement et donnent lieu à une série d’incidents. Soudain, l’état de santé de Karim se dégrade, suite à une série de mystérieuses piqûres. C’est ainsi que notre éternel migrateur obtiendra l’autorisation de se rendre en Suisse, consulter un médecin.

C’est avec une réelle jubilation que Karim retrouve Lausanne, dans laquelle il sent souffler un irrésistible vent de liberté. « Dans le paradis matériel de la Suisse laïque, même les rues semblaient avoir une âme. Et parce que les démocraties à l’occidentale ont placé l’homme au milieu du village – on a fait des révolutions pour ça – le citoyen armé de son seul libre arbitre pouvait changer de sexe, teindre ses cheveux en vert, mettre en doute l’existence de Dieu le Père. »

Après avoir humblement et patiemment travaillé à l’ONU, en vue d’un poste qui corresponde à ses attentes, Karim voit le rêve de sa propre réalisation personnelle fracassé. Le Royaume d’Afghanistan s’oppose à son activité à l’ONU, qui prévoyait de l’envoyer en mission. Un fils de consul lui passe devant, et l’enlisement se poursuit.

Finalement, après une enquête burlesque menée par la police de sûreté vaudoise, qui présente comme preuve de son caractère peu recommandable son « instabilité avérée », Karim se voit refuser le renouvellement de son permis de séjour en Helvétie. En pleine guerre froide, son séjour en URSS donne prise à l’anticommunisme viscéral et triomphant du fonctionnaire, qui brandira l’argument de la « surpopulation étrangère », faute de raison plus sérieuse, pour refuser à Karim le permis qu’il sollicite.

Epilogue…

Aujourd’hui, presque octogénaire, celui qu’un journaliste local présente comme « le plus lausannois des Afghans » nous livre ses mémoires et la somptueuse philosophie d’ouverture qui les a inspirées. Le diplomate – poète aux grands yeux noirs, en amande, suite à un recours, a gagné la partie et tient paisiblement salon à l’Hôtel de la Paix, fleuron très chic de la capitale vaudoise. En toute liberté, il affirme ses diverses appartenances, qui jamais n’aboutissent à la négation d’autrui.

La première richesse de notre pays, bien avant ses montres, son chocolat, et la proverbiale ardeur à la besogne de ses habitants, c’est ces milliers de Karim, à l’identité complexe, qui en font un écrin de la variété culturelle.

Et pour clore, je citerai Amin Maalouf, dans sa conclusion des Identités meurtrières (Grasset, Paris 1998) : « Chacun d’entre nous devrait être encouragé à assumer sa propre diversité, à concevoir son identité comme étant la somme de ses diverses appartenances, au lieu de la confondre avec une seule, érigée en appartenance suprême, et en instrument d’exclusion, parfois en instrument de guerre. (…) De la même manière, les sociétés devraient assumer, elles aussi, les appartenances multiples qui ont forgé leurs identités à travers l’Histoire, et qui la cisèlent encore… »

Yvonne BERCHER

Dr en droit.

Genève, le 28 décembre 2008.

 

Lu pour vous

Au-delà des mers salées… un désir de liberté

L’ouvrage de Fateh Emam retrace des décennies d’expérience et d’observation critique. L’auteur, un rebelle tout en douceur, après une vie d’exils variés, choisira pour terre d’élection la Suisse. Sans se briser le cou, il réussira à s’extraire de l’ordre écrasant de l’Orient. Et il parviendra, à force d’une douce ténacité, à trouver sa place en Occident. Des chambres d’hôtel, il en a vu… des moments de solitude, il en a dégusté…

Maniant un humour souvent corrosif, tout sauf sectaire, Fateh Emam nous donne envie de le suivre. Largement autobiographique, son récit chemine, dans une langue alerte, riche, pleine de vie, de senteurs et de couleurs. Cette longue histoire, rythmée comme une ballade, nous livre des détails passionnants sur plusieurs pays. Elle renseigne notamment le lecteur sur l’Afghanistan des années 30, un univers dans lequel poussent quelques soixante-quatre sortes de raisins !

Un pays retiré du monde

Ainsi, Karim, le héros du livre, grandit dans une contrée isolée du monde, et même dépourvue de chemin de fer.  Les premiers balbutiements d’une modernisation tardive sont laborieux. Dans le Kaboul de l’enfance de Karim, les rues n’ont pas de nom et les maisons pas de numéros. Les registres d’état civil, eux-aussi, font défaut. « On était fils de l’intendant du roi, frère du gendarme-chef, cousin du notable du coin. » Dans les écoles coraniques de l’époque, fleurissent toutes sortes d’abus, que personne n’aurait idée de sanctionner. Quant aux infrastructures de soin, n’en parlons pas…

Issu d’une famille de commerçants aisés, Karim s’initie très tôt à la langue de Voltaire, dont il a du reste intégré la lucidité. Au travers de ses études, il accède à un milieu cultivé, au courant de réalités inimaginables dans cette contrée, retranchée derrière ses montagnes. Ainsi, le pilote américain d’un avion dernier cri, confortablement assis, a provoqué, « du haut du ciel de l’empire du Soleil-Levant » au lâcher de bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki.

L’Inde, une première ouverture

Tout jeune, Karim est envoyé au chevet d’un proche parent, malade, à Lahore, qui bénéficie de cliniques modernes administrées par les Anglais. Curieux de tout, il a soif d’aventure et c’est en conquérant et non en exilé qu’il aborde ce voyage. Karim rêve de grandes villes, de salles de cinéma, d’ascenseurs… Encore faut-il s’armer de patience pour obtenir une autorisation de sortir du pays, puis un passeport.

En découvrant « l’Hindoustan », Karim est bouleversé par la ségrégation colonialiste, qui place par principe l’Anglais le plus ignare, le plus grossier, au dessous de l’hindou le plus civilisé, le plus érudit.

Avec humour et raffinement, le narrateur réalise les décalages culturels présents notamment dans les rapports entre les sexes. « On n’aime pas dans les faubourgs de Calcutta comme on aime dans les vertes prairies d’Irlande couvertes de fougères et de lavande. » En Orient, la pudeur obsessionnelle qui obère les rapports homme – femme les rend rudes, sommaires, utilitaires. On ne courtise pas une femme. « On ne la prépare pas pour le lit d’adultère les yeux dans les yeux, flirtant devant la flamme d’une bougie allumée uniquement pour le plaisir, armé d’une bouteille de vin doux pour chasser les inhibitions. »

Lors d’un bref retour à sa terre natale, qui débouchera sur son envoi à la Sorbonne, Karim retrouve un entourage qui ne le reconnaît plus. La métamorphose a commencé son œuvre. Mais déjà le jeune conquérant regarde vers la liberté, vers la France. Au-delà des mers salées… Un désir de liberté. Dans l’imaginaire populaire afghan, l’océan, la mer, représentent l’inaccessible. Le traverser relève d’un héroïsme mystique, en l’espèce inspiré par cette soif de liberté qui constituera à la fois le moteur et le talisman du jeune homme.

La France

Un départ vécu comme un arrachement, une douleur physique accentuée par le chagrin de sa mère, annonce le plus grand chamboulement de la vie de Karim qui, titulaire d’une bourse, va étudier le droit en France. Le voyage dure une éternité. En Iran, Karim constate l’irruption d’une modernisation technique, pièce rapportée sur des mentalités ancestrales qui elles, n’ont pas évolué. La mortification de chiites, qui se tailladent à l’occasion de la fête de Muharram, lui laisse une impression pénible. En avion, il enjambe des continents, comme dans un rêve, et arrive finalement, un matin de juillet, dans un Paris qui ne sent pas le parfum « Soir de Paris » mais l’eau de javel. Dans la capitale de la France, Karim s’attendait à trouver de ravissantes créatures, un brin coquines, mais pas de clochards, ni de passants renfrognés et pressés. Une femme de chambre qui lui parle de la Révolution, des bals de guinguette, des cours plus ou moins ennuyeux, l’acclimatation de Karim s’opère cahin-caha. Effaré, il récolte des récits de la dernière guerre. Alors qu’il commence à trouver ses repaires en terre française, Karim reçoit un message de son père lui demandant de venir le rejoindre aux Etats-Unis, pays dont il ne sait pratiquement rien.

Intermède américain, et autres déplacements

Dans les années 50, Karim découvre l’Amérique en même temps que son père mais l’alchimie du rapprochement espéré ne se produit pas. American Way of Life, modernité, artères rectilignes et sans fin de New-York et déjà, à l’époque, dans les années 50, des cortèges d’obèses qui le sidèrent.

Un peu sur un coup de tête, Karim quitte ce pays pour ce qui deviendra après force tribulations sa terre d’élection, l’Eden helvétique, présenté par une légende népalaise comme une lubie inspirée du créateur.

Après un nouvel intermède parisien, où il tombe malade, Karim revient en Suisse où il découvre le charme de Lausanne sous la neige, ville « propre en ordre » où tout lui semble baigner dans une harmonie paradisiaque. Bémol au bonheur, le contact avec une police des étrangers ouvertement xénophobe, brandissant sans complexe les pires clichés de la guerre froide. A l’époque, les travailleurs étrangers, italiens et espagnols, étaient désinfectés au DDT…

Un retour à sa ville natale, dont certains quartiers ont été rasés, se transforme en piège. Bloqué dans un lieu avec lequel ses attaches se sont disloquées, Karim se voit confier une activité diplomatique qui ne correspond pas à ses ambitions ; un couvercle sur la tête, il subsiste comme il peut, dans l’attente de la première occasion qui lui permettra de prendre le large. Au département du protocole, après un passage punitif aux archives, Karim se sent transformé en larbin de la monarchie.

Dans les années 60, enfin, il est envoyé « chez les bolchéviques mangeurs de petits enfants. »

L’allure et le comportement de cet oriental perdu dans un Moscou glacé, mené à la basguette par le dogme communiste, détonnent complètement et donnent lieu à une série d’incidents. Soudain, l’état de santé de Karim se dégrade, suite à une série de mystérieuses piqûres. C’est ainsi que notre éternel migrateur obtiendra l’autorisation de se rendre en Suisse, consulter un médecin.

C’est avec une réelle jubilation que Karim retrouve Lausanne, dans laquelle il sent souffler un irrésistible vent de liberté. « Dans le paradis matériel de la Suisse laïque, même les rues semblaient avoir une âme. Et parce que les démocraties à l’occidentale ont placé l’homme au milieu du village – on a fait des révolutions pour ça – le citoyen armé de son seul libre arbitre pouvait changer de sexe, teindre ses cheveux en vert, mettre en doute l’existence de Dieu le Père. »

Après avoir humblement et patiemment travaillé à l’ONU, en vue d’un poste qui corresponde à ses attentes, Karim voit le rêve de sa propre réalisation personnelle fracassé. Le Royaume d’Afghanistan s’oppose à son activité à l’ONU, qui prévoyait de l’envoyer en mission. Un fils de consul lui passe devant, et l’enlisement se poursuit.

Finalement, après une enquête burlesque menée par la police de sûreté vaudoise, qui présente comme preuve de son caractère peu recommandable son « instabilité avérée », Karim se voit refuser le renouvellement de son permis de séjour en Helvétie. En pleine guerre froide, son séjour en URSS donne prise à l’anticommunisme viscéral et triomphant du fonctionnaire, qui brandira l’argument de la « surpopulation étrangère », faute de raison plus sérieuse, pour refuser à Karim le permis qu’il sollicite.

Epilogue…

Aujourd’hui, presque octogénaire, celui qu’un journaliste local présente comme « le plus lausannois des Afghans » nous livre ses mémoires et la somptueuse philosophie d’ouverture qui les a inspirées. Le diplomate – poète aux grands yeux noirs, en amande, suite à un recours, a gagné la partie et tient paisiblement salon à l’Hôtel de la Paix, fleuron très chic de la capitale vaudoise. En toute liberté, il affirme ses diverses appartenances, qui jamais n’aboutissent à la négation d’autrui.

La première richesse de notre pays, bien avant ses montres, son chocolat, et la proverbiale ardeur à la besogne de ses habitants, c’est ces milliers de Karim, à l’identité complexe, qui en font un écrin de la variété culturelle.

Et pour clore, je citerai Amin Maalouf, dans sa conclusion des Identités meurtrières (Grasset, Paris 1998) : « Chacun d’entre nous devrait être encouragé à assumer sa propre diversité, à concevoir son identité comme étant la somme de ses diverses appartenances, au lieu de la confondre avec une seule, érigée en appartenance suprême, et en instrument d’exclusion, parfois en instrument de guerre. (…) De la même manière, les sociétés devraient assumer, elles aussi, les appartenances multiples qui ont forgé leurs identités à travers l’Histoire, et qui la cisèlent encore… »

Yvonne BERCHER

Dr en droit.

Genève, le 28 décembre 2008.

 Lien vers le site de Yvonne Bercher, avocate et écrivaine à Genève http://www.yvonnebercher.org/

Au-delà des mers salées… un désir de liberté. Récit.

Fateh Emam. L’Harmattan, Graveurs de mémoire, Paris 2007, 396 p.

www.fateh-emam.com

Au-delà des mers salées… un désir de liberté. Récit.

Fateh Emam. L’Harmattan, Graveurs de mémoire, Paris 2007, 396 p.

www.fateh-emam.com